Le Papillon des étoiles

LE PAPILLON DES ETOILES

Bernard Werber, Albin Michel, 10/2006, 19 €

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Inepte ! C’est le mot qui s’impose pour qualifier ça ! Jamais je n’ai lu pareil ramassis d’inepties, vu monceau de conneries aussi compact, trouvé tant de sornettes, sottises et billevesées à la page, sans parler de la belle constance de la niaiserie de l’ensemble. C’est une montagne !… C’est un pic… C’est un sommet ! Que dis-je ? C’est un Sommet ? … C’est un Everest du foutage de gueule !

 

Tordons tout de suite le cou à des objections que de belles âmes, par trop charitables, pourraient tenter d’opposer.

 

1/ La science-fiction, ce n’est pas tout et n’importe quoi. Non. En science-fiction, on pose des postulats qui peuvent être autres que ceux de la réalité : voyage temporel, anti-gravité, vitesse supérieure à celle de la lumière, etc., pour lesquels on suspend l’incrédulité. On pose que, dans le roman, c’est possible. Ensuite, ces postulats, on les respecte. Exactement comme dans le roman historique on reprend les règles de l’époque choisie puis l’on s’y tient. Et si l’on accorde un appui aérien aux légions de César, on entre dans le grand n’importe quoi. En S-F comme ailleurs, le récit est soumis à un impératif de cohérence interne qui n’est pas ici respecté.

 

2/ Non, Le Papillon des étoiles n’est pas un roman kitsch à lire au second degré. Non. C’est certes grotesque, mais ce n’est pas drôle. Le seul sourire que fait naître ce « texte » est celui, méchant, qu’inspire le ridicule le plus achevé. Pas kitch non plus. Rien d’inauthentique. Rien du charme désuet d’un futur dépassé, d’une mode « néo » déjà datée. Ni Roby ni 6PO. Pas de fusée pisciforme. Pas de Robida revival. On n’aura pas droit ici à l’amusement laissé par les chaudières à charbon de la fusée de Course vers Pluton de Vargo Statten (Fleuve Noir « Anticipation » n° 20, 1953).

 

Dans un environnement quasiment contemporain (« Il faut faire avec ce que l’on a actuellement comme connaissances techniques éprouvées » (p. 29)), où Werber prétend jouer le jeu de la hard science — ce type de S-F scientifiquement aussi réaliste que possible, qui ne recourt à la suspension de l’incrédulité qu’à minima — , Yves Kremer, le héros d’une époque qui n’en produit plus, entend lancer un vaisseau interstellaire.

 

Nous avons peut-être les connaissances scientifiques nécessaires, mais en aucun cas les capacités politiques, économiques ni technologiques de le faire. Foin de ces considérations oiseuses ! Revenons-en (presque) au bon vieux laboratoire dix-neuvièmiste des arrière-cours à la Thomas Edison chers à la S-F la plus archaïque, celle des années 30. La « scientifiction », comme disait Hugo Gernsback, l’inventeur du terme, qui introduisait des récits d’imagination dans ces magazines d’électricité où la part belle était faite aux inventions en tous genres. Kremer, ingénieur placardisé de l’ESA, chargé de classer (sans suite) et d’archiver les projets trop peu réalistes pour une agence éprise de rationalité économique avant tout, juge bon d’exhumer de sous la poussière celui de son père : un voilier photonique.

 

Werber s’adresse au très grand public, qui n’est pas forcément au fait de cette technologie tout sauf récente et déjà envisagée dès les années 20 par Konstantin Tsiolkovski (1857-1935), le père de l’astronautique, que l’auteur paraphrase piteusement (p. 100). Que Werber s’adresse à un public non informé n’est pas un blanc-seing pour lui refiler ce genre de fadaises. Au contraire. L’auteur fait l’impasse sur l’histoire réelle de la voile solaire, l’article de Carl Wiley, sous le pseudonyme de Russell Sanders, paru dans les années 50 dans Astounding science fiction et intitulé « Clipper Ships of space », ou celui de R. Garwin, de chez IBM, en 1958. La voile solaire a donc un passé technique réel — et les gens intéressés liront Les Voiliers de l’espace de Louis Friedman (L’Etincelle, SCE, 1989 — Québec) — et un passé littéraire : Les Voiliers du soleil de Gilles d’Argyre (Gérard Klein, Fleuve Noir « Anticipation », 1960) ou Le Vol de la libellule de Robert E. Forward (Robert Laffont). Autant de livres dont Werber aurait pu et dû faire son profit plutôt qu’insulter son public — qui le fait bouffer, soit dit en passant — , en faisant étalage de son ignorance crasse du sujet qu’il traite. Mais ainsi, il laisse à penser que l’idée serait de lui. Ça frise la malhonnêteté intellectuelle.

 

L’ESA, donc, renvoie Kremer et son projet à la poussière des archives. Qu’à cela ne tienne ! Un milliardaire — vous savez bien, cette race particulière de gens avant tout altruistes, ignorants du CAC 40 comme du Dow Jones, qui font fortune en finançant des projets abracadabrants sans escompter de retour sur investissements — Mc Namarra, va, lui, financer son joujou au gouvernail (parce que ça en aura un !) duquel on mettra une ex-navigatrice en solitaire en fauteuil à roulettes du fait que Kremer a eu le bon goût de l’écraser sur les clous… Gnan, gnan, gnan…

 

Malgré les remerciements que l’auteur adresse en fin de volume à Guy Pignolet, président de l’Union pour la Promotion de la Propulsion Photonique, on voit que, hélas, l’auteur n’en a guère fait profit. Notons qu’en général, les auteurs ont la décence de dédouaner leurs conseillers en prenant pour eux les erreurs restant dans le roman. Pas celui-là.

 

Il y a un tel foisonnement de conneries qu’on ne sait par où commencer. « Papillon des Etoiles 1, petite fusée d’un mètre de haut (…) au moment où la moitié de la voile était sortie le Mylar s’entortilla et rien ne put l’empêcher de se mettre en torche » (p.44) Ce sont les dimensions d’une roquette juste bonne à chasser le char en Iraq, pas question d’atteindre quelque orbite que ce soit avec ça, ni donc de déployer une voile solaire. L’auteur n’explique rien, mais cet aspect des choses ne semble l’avoir nullement effleuré. On comprend plutôt que c’est un problème inhérent à la voile. Il y a une taille minimale requise pour atteindre une orbite, et elle est autrement conséquente.

 

Après moult révision à la hausse, le Papillon des Etoiles emportera dans ses flancs 144 000 passagers, soit, en gros, 10 000 tonnes de barbaque. L’auteur prétend faire décoller son engin du sol ! A titre de comparaison, pour calibrer la magnitude de l’ineptie, la Navette Spatiale peut emporter 25 tonnes en orbite basse. Soit, un camion ou une chambre moderne presque remplie d’eau. L’étage utile fait 1 km de haut, 500 m de diamètre. Quid des étages de poussée ? En plus, l’étage utile va se déployer « comme une longue-vue » en 32 segments d’un kilomètre. Rien n’est dit sur le 32e, qui n’a vraisemblablement plus 500 m de diamètre et où la gravité créée par la force centrifuge sera donc moindre à vitesse angulaire identique… Pfff. Il existe un superbe roman paru naguère au « CLA », qui parle de ce vaisseau-là. C’est Les Seigneurs du navire-étoile de Mark S. Geston : l’un des romans les plus sombres et désespérés de toute la S-F, où une société entière se saborde délibérément en épuisant ses ultimes forces dans un projet aussi impossible.

 

« La plus proche étoile avec des planètes probablement habitable (…) est à… environ 2 années-lumière. » (p. 25) La plus proche étoile est Alpha du centaure, à environ 4,3 années-lumière.

 

« … mais pour 10000 (cosmonautes). Quant à la voile de Mylar, elle devrait atteindre quelques centaines de mètres carrés. » (p. 32) Ce que porte un voilier de course d’aujourd’hui. En matière de propulsion photonique, il est actuellement vraisemblable d’évoquer 1 tonne de charge utile pour une voile de 1 km² pesant 10 tonnes, ce qui permet une accélération d’environ 0,5 mm/s² . Or, il envisage déjà 700 tonnes de biomasse humaine ! Page 46, on en sera à 100000 passagers (soit 7000 tonnes) pour 40 km² . On se demande comment, finalement, la voile va atteindre la surface « plausible » d’un million de km² ? Quoique, un million de tonnes — soit 2 hyper tankers — semble très insuffisant au vue du matériel apparemment embarqué : un (petit) lac, un sol suffisamment profond pour enterrer les morts et creuser des tunnels sous les fortifications, et patati, et patata…

 

Les accélérations sont tout aussi baroques (p. 130). La vitesse de 100 km/h atteinte le premier jour correspond à une accélération de 0,3 mm/s/s. C’est faible, même pour une voile solaire. L’accélération sera multipliée par 16 durant la semaine suivante, pour que la vitesse soit centuplée, puis par 8 pour que la vitesse soit décuplée à nouveau et par 5, enfin, durant la fin de ce premier mois pour la décupler encore. Pourquoi ces variations, alors que la poussée due à la pression de la radiation doit progressivement décroître au fur et à mesure que le vaisseau s’éloigne en fonction du carré de la distance au soleil ? De toute façon, une voile photonique interstellaire ne saurait se concevoir sans pousseur laser… Outre que le papillon va « décoller » d’une orbite au lieu de la quitter, il va le faire « perpendiculairement ( !) » à l’orbite géostationnaire. Ce qui ne veut rien dire, toutes les directions étant possibles : vers le sol, vers le soleil, sur le plan de l’écliptique, perpendiculairement au plan de l’écliptique… si l’orbite n’est pas déterminée ainsi que l’instant où on la quitte. Et, cerise sur le gâteau, il la quitte à 27 m/s ! On est loin des 8 km/s nécessaires pour quitter l’orbite terrestre ! Les lois du mouvement orbital restent lettre morte : Werber semble n’avoir jamais entendu parler de Kepler ou de Newton…

 

La technique ! La technique ! Ouais, et alors ? Me direz-vous. Qu’on se rassure : l’intrigue est à l’avenant. Aussi conne. Voir plus. Si c’est possible. La sélection des 144 000 passagers est un must dégoulinant d’imbécillité bien pensante. On commence par exclure les alcooliques et, tout le reste du voyage, on biberonne sec. On essaie de nous faire croire qu’un projet de cette envergure peut rester secret en mettant les milliers d’ingénieurs qui y travaillent au secret, coupés de leur famille. (p. 46 encore !) L’intervention de la police pour empêcher le vaisseau de décoller est un grand cru, style Gendarmes de St Tropez. On ne s’occupe bien sûr pas des fenêtres de tir et autres contingences techniques, dont on n’a que faire. Heureusement que LE CHAT fait décoller tout ce cirque en gambadant sur les consoles où on avait rajouté des trucs à la dernière minute. Le recrutement des passagers est un autre grand moment. Ce n’est qu’après la sélection qu’on révèle aux sélectionnés qu’ils partiront pour un voyage sans retour de 1000 ans. Aucun ne refusera, ou presque… Deux romans aurait pu éclairer l’auteur sur le recrutement de colons stellaires et lui épargner un brin de ridicule supplémentaire : l’excellent Projet Diaspora de Michael P. Kube Mc Dowell (J’ai Lu) et La Semence de la Terre de Robert Silverberg (Le Masque). « … parce que nous ne pourrons pas en fabriquer (des médicaments) dans le vaisseau. » (p.60) Donc, pas de malades. Pas de péridurale. Pas étonnant du coup que l’héroïne finisse par mourir en couches. Notre — enfin, leur — vaisseau fait 500 mètres de diamètres pour 32 km de long, ressemble davantage à une libellule qu’à autre chose, et est en rotation pour créer une pesanteur artificielle. La surface du cylindre est en gros de 50 km². Soit l’équivalent d’un carré de 7 kilomètres de côté pour y faire vivre la population d’une ville comme Nancy. Ça devrait aller. Mais l’auteur entend leur imposer le mode de vie rurale du XIXe siècle avec des champs, des charrues, des vergers, le fameux lac et ses poissons, Pour ce nombre d’habitants et ce mode de vie, la Meuse conviendrait, mais ce département fait plus de… 6000 km² !

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Comme pour le recrutement, Kremer a caché dans le gouvernail la destination du vaisseau comme si c’était l’Ile Au Trésor ! Et le secret se transmet de génération en génération, jusqu’à la fin… La navigation spatiale, ce n’est que du calcul, rien que du calcul. Kremer laisse aussi trois livres à sa descendance, cachés pendant 1000 ans dans le tronc d’un pommier du cimetière — l’olivier, passe encore — où ils n’auront même pas pourri. Nouvelle planète, mode d’emploi, Journal de bord, et Encyclopédie de l’Ancien Monde, qu’il a rédigé lui-même, ce con qui a dû se prendre pour Diderot et D’Allembert, comme si on ne trouvait pas tout l’art et les techniques de l’humanité (hormis les civilisations primitives menacées) sous forme numérique. Lorsque le vaisseau touche enfin au but, il est dans le même état que celui de Croisière sans escale de Brian W. Aldiss, et si les survivants sont un tantinet moins dévastés, ils sont encore moins nombreux et on a peine à croire que quiconque sache encore lire dans ce vaisseau fantôme…

 

Werber ne cesse de casser du sucre sur les sociétés contemporaines, politiquement incorrectes. Il s’acharne tout particulièrement sur les religions, prenant le contre-pied de Harry Harrison dans L’Univers captif. L’ennui — ou le chapeau, plutôt — c’est qu’il nous livre une fin biblique avec un remake de la Genèse, serpent inclus. En reste six, au final, deux débarquent sur le nouveau monde. La fille meurt et Adam se fait une fille à partir d’une de ses côtes.

 

Bref, si vraiment le billet bleu à vingt euros vous démange que ça en devient insupportable, vous pouvez : a) aller chez le coiffeur, b) le donner à un pauvre, c) acheter une poupée Barbie à votre chien ou un gros paquet d’os à votre fille, d) acheter et lire Pavane de Keith Roberts (tout juste réédité chez Terre de Brume), e) brûler le billet, f) aller voir un match du PSG[1], g) me l’envoyer (la meilleure option), h) vous torcher les fesses avec ou en faire une cocotte. Mais n’investissez pas dans ce panthéon d’âneries qu’est Le Papillon des étoiles. Ça ferait pitié s’il ne s’en vendait pas autant. Certains livres, même pour les fanatiques de la liberté d’expression, justifient, mais alors amplement, l’Index et les autodafés. Celui-ci en est un. Après lecture, on comprend mieux la fort piètre image qu’a Werber de l’espèce à laquelle il appartient, s’il la juge à l’aune de sa propre production. On reste pantois devant l’ampleur du scandale que représente ce bouquin.

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Je le donne aux Razzies[2] à 1,5 contre 1, et il tient bien la corde. Nullissime, il devrait l’emporter de nombreuses longueurs pour s’imposer comme la référence incontournable de la décennie en matière de nullité. Mal écrit, mal pensé, mal conçu, d’une stupidité abyssale. Bien pire que Casiora de Juliette Ninet, et il n’y a pas photo. C’est bien simple, s’il est battu aux Razzies, je m’engage à manger en public le vainqueur (le livre, pas l’auteur…).

[1] Cette chronique a été rédigée en 2007. Pour le PSG, c’était avant les Qatari et il n’était pas bien fameux cette année-là…

[2] En 2007 la revue Bifrost distribuait des Razzies (prix du pire) dans ses numéros d’hiver…

 

©Jean-Pierre LION 2016